dimanche 18 janvier 2015

En conférençant... Mgr Dupanloup, Hymne à la femme chrétienne


HYMNE À LA FEMME CHRÉTIENNE
J'aurais voulu, Mesdames, pouvoir m'arrêter sur chacun des beaux textes que nous rencontrons dans le magnifique Office qui fait le sujet de nos entretiens, mais il faut passer rapidement à travers tous ces trésors ; et c'est pourquoi, laissant, à mon grand regret, les antiennes et les répons du second nocturne, dont je vous ai déjà par anticipation  expliqué quelques-uns, dont nous retrouverons quelques autres, ou du moins les pensées qu'ils expriment, dans la suite de nos lectures, car cette liturgie reproduit plus d'une fois, sous des formes variées, les mêmes grands enseignements.
J'arrive aux antiennes et aux répons du troisième nocturne. Et qu'est-ce que j'y trouve ? Un hymne incomparable à la gloire de la femme chrétienne. Après avoir retracé ses devoirs et ses vertus, ainsi que vous l'avez vu dans les textes qui ont déjà passé sous vos yeux, en présence de la femme réalisant le type présenté par lui, on dirait que l'Esprit-Saint tout à coup s'émeut, et s'élève, j'allais dire, à une explosion d'admiration. Je ne crois pas que dans les saints Livres, là même où ils exaltent si haut la femme forte, on puisse trouver des pages où l'Esprit-Saint se soit livré à la louange comme ici. Nulle part je n'ai vu un pareil éloge.
À quoi cela tient-il ? Je me le suis demandé. Est-ce à la faiblesse originelle qu'il y a en vous et dont votre première mère a été le premier et triste exemple ? Je ne sais. Peut-être ! Peut-être que, voyant en vous, à côté de tant de noblesse, une telle misère aussi, une telle dépravation possible, l'Esprit-Saint, lorsqu'il rencontre la force dans cette faiblesse, la pureté sans tache où pourrait être la dépravation, quand, dis-je, l'Esprit-Saint rencontre cela, il est ému, si je puis appliquer ce mot à Dieu, et, devant ce spectacle, il suscite dans l'écrivain sacré inspiré par lui l'enthousiasme.
Quoi qu'il en soit, écoutez cet hymne. Je commence par vous lire les antiennes des trois psaumes, avec le verset qui les suit :
C'est toi la gloire de Jérusalem, c'est toi la joie d'Israël, c'est toi l'honneur de notre peuple.
Tu es bénie du Seigneur, et tout le peuple sait que tu es une femme pleine de vertu.
Le Seigneur mettra sa joie en toi ; dans son amour il demeurera près de toi en silence, et ce silence fera place à des éclats d'admiration.
Sois donc bénie du Seigneur ;
— Et puisses-tu voir la prospérité de Jérusalem tous les jours de ta vie.
L'hymne se prolonge dans les répons. Avez-vous remarqué déjà, Mesdames, comment, dans cette belle liturgie, c'est l'Ancien Testament qui commence, c'est le Nouveau qui réplique et continue ? Ainsi les deux Testaments concordent et se répondent ?
Bien des filles ont amassé des richesses ; mais tu les as toutes surpassées.
La beauté est vaine et la grâce trompeuse ; seule la femme qui craint Dieu mérite d'être louée.
— L'ornement des saintes femmes, c'est l'incorruptibilité d'un esprit modeste ;
et cela est une riche parure devant Dieu.
Tu as agi virilement, ton cœur a été fort devant Dieu, parce que tu as aimé la chasteté.
Et c'est pourquoi la main du Seigneur t'a fortifiée, et pourquoi tu seras bénie éternellement.
— Ô femme, que ta foi est grande !
Toutes tes paroles sont vérité, et il n'y a rien à reprendre dans ton langage.
Maintenant donc, prie pour nous, car tu es une femme sainte et craignant Dieu.
— Ta foi t'a sauvée.
Le voilà, cet hymne triomphal, ce chant lyrique incomparable. Ce qu'il fait d'abord éprouver à l'âme, c'est une sorte d'éblouissement. On croit voir comme une gerbe de lumière, ou comme l'un de ces grands spectacles que l'on a quelquefois le soir d'un beau jour sur les bords de notre Loire, quand le soleil couchant, nous envoyant ses dernières splendeurs, peint dans les nuages un de ces tableaux radieux comme Dieu seul, l'artiste suprême, en sait faire.
Mais si après ce premier et vif sentiment d'admiration, nous cherchons à nous recueillir et à considérer de plus près ces beaux textes, nous pourrons voir se détacher de l'ensemble quelques traits plus éclatants, je veux dire quelques vertus dominantes, qui méritent que nous y arrêtions un moment nos regards.
Voici celles que nous pouvons surtout distinguer ici : d'abord cette belle et fondamentale vertu de chasteté, qui est l'auréole de la femme chrétienne : ce qui la produit, la force ; ce qui la sauvegarde, la modestie ; ce qui en est le fruit, la gloire.
Puis, cette autre chasteté d'âme, la droiture, le respect délicat de la vérité, qui se traduit dans la sincérité absolue des paroles, comme dans la simplicité de la conduite.
Enfin, la vertu, principe des autres, la grande foi. Reprenons les textes où ces vertus sont glorifiées. Et d'abord la chasteté.
« Vous avez agi virilement » avec courage, avec énergie ; « et c'est de votre amour pour la chasteté que venait à votre cœur cette force ». Il est triste de le dire ; mais dans les temps où nous vivons, ce courage, cette énergie, cette virilité ne se rencontre pas souvent, même chez les hommes ! « Vous avez agi avec virilité et votre cœur a été fort » — le cœur ! qui est souvent si faible ! « et, à cause de cela, la main du Seigneur s'est reposée sur vous avec complaisance pour vous soutenir ».
Oh ! Mesdames, on parle beaucoup de votre faiblesse, mais pas assez de votre force. Soyez fortes ! Sachez résister ! Ne soyez pas de ces feuilles légères, mortes, que le vent emporte et balaye ; ayez de la consistance, de la fermeté, de l'énergie. La vertu est assez belle pour être envers et contre tout défendue ! Soyez, comme il est dit quelque part dans l'Écriture, la citadelle, la forteresse qu'on ne prend pas. Vous pouvez, quand vous voulez, être invincibles.
Une des conditions de cette force, c'est l'horreur ou le mépris pour tout ce qui peut amollir et, affaiblir, pour cette vanité féminine, en particulier, qui se produit par le goût exagéré de la parure. Les textes que nous étudions l'indiquent expressément : la sauvegarde de la vertu, c'est la modestie. « L'ornement des saintes Femmes, c'est l'incorruptibilité d'un esprit modeste ; et cela est une riche parure devant Dieu ». Quelle belle leçon !
Veuillez le remarquer, il ne s'agit pas seulement de la modestie dans ses lois les plus élémentaires : c'est de sa plus haute délicatesse qu'il est ici parlé, c'est l'esprit de modestie qui doit régner en vous. L'esprit d'une chose veut dire cette chose portée à son plus haut point. L'esprit de modestie est donc cette vertu portée à son plus haut degré, cette vertu dans toute sa fleur, dans tout son charme. Mais ont-elles cet esprit de modestie, ces femmes vaines pour qui la parure est une si capitale affaire, et qui consacrent à cette misère tant de temps, d'argent, et de passion ! Ornez-vous, puisqu'il le faut : mais que ce soit toujours, comme dit l'Apôtre, dans l'incorruptibilité d'un esprit modeste.
Que d'orgueil il y a dans cette triste passion ! C'est pourquoi, dans les versets du nocturne que j'ai passés, l'orgueil est si fort stigmatisé. Je reprends un de ces textes ; écoutez-le ; je ne sais comment le traduire : « Qui facit superbiam ! Celui qui fait l'orgueil ». Quelle expression ! faire l'orgueil ! Eh bien ! « celui qui fait l'orgueil n'habitera pas dans ma maison ». Cela ne veut pas dire qu'une maîtresse de maison doive renvoyer de chez elle tous ceux qui se montrent vains et les orgueilleux ; mais il est, pour les femmes du monde, une certaine manière d'être, une dignité, une autorité aimable, qui inspire à tous, même aux personnes hautaines et vaines, les convenances et le respect ; et cela souvent, comme j'ai eu déjà occasion de vous le dire, par un simple mot, un regard, une attitude, le silence même. Oh ! combien Dieu a en mépris l'âme frivole et vaniteuse qui s'enorgueillit de tout : de sa parure, de son luxe, de sa richesse ! C'est pourquoi, dans un autre des textes que je ne vous ai pas lus, et que je rapproche ici naturellement de celui qui nous occupe, l'Esprit-Saint met sur les lèvres de la femme chrétienne ces paroles d'un psaume célèbre : « J'ai aimé vos préceptes, plus que l'or et les topazes ». Les préceptes divins bien observés, voilà la vraie parure d'une femme sérieuse, d'une femme vertueuse ! Et pour inculquer plus fortement cette pensée, la réplique de ce répons emprunte à l'évangile de saint Luc ces autres fortes paroles : « Quelque riche que soit un homme, ce ne sont pas les biens qu'il possède qui lui donneront la vraie vie ». Donc, la véritable sagesse, Mesdames, c'est la modestie en toutes choses ; et il faut redire encore ces belles paroles : « L'ornement des saintes femmes, c'est l'incorruptibilité d'un esprit modeste, et cela est une riche parure devant Dieu ». Si je voulais du reste approfondir toutes ces choses, je vous montrerais des affinités secrètes et terribles entre la vanité, l'orgueil, et le vice opposé à la chaste vertu que l'Esprit-Saint exalte ici.
La modestie est la sauvegarde de la chasteté, et la gloire en est le fruit et la récompense. « Parce que vous ayez aimé la chasteté, vous serez bénie éternellement ». Vous serez « la gloire de votre cité, l'honneur et la joie de votre peuple » l'orgueil de votre mari et de vos enfants. Oui, Mesdames, ces choses ont besoin d'être dites et d'être comprises : cette belle vertu, c'est la gloire, de même que son contraire, c'est la honte et le malheur. Les âmes courageuses, héroïques, de qui la vertu est le grand trésor, eh bien ! qu'elles le sachent, les récompenses de Dieu leur sont promises, et aussi les bénédictions des hommes. Ceux mêmes qui ne sont pas chrétiens s'estiment heureux d'avoir une femme chrétienne, et ils en savent bien le prix.
J'ai appelé de plus une sorte de chasteté d'âme cette incorruptible droiture qui fait que rien que de vrai, comme rien que de pur, ne sort des lèvres d'une femme vertueuse. Cet éloge est formel dans l'Écriture : « Toutes tes paroles sont vérité, et il n'y a rien à reprendre dans ton langage ». Heureuse la femme qui mérite cet éloge ! Je ne veux pas dire que vous mentiez ! cette bassesse du mensonge formel, il est facile de n'y pas tomber ; mais il y a tant de manières de blesser la vérité ! Et qu'il y a peu d'âmes assez délicates pour se tenir toujours dans le vrai en toutes choses, petites ou grandes ! Je ne dis pas qu'on blesse la vérité trop grossièrement, mais elle est si délicate ; comme elle est si belle !... Tellement belle, que Dieu a voulu qu'on dise de lui qu'Il est la vérité... Dieu est vérité !... Vous respectez la vérité ; mais respectez-vous assez la délicatesse de la vérité ?
Dans un des répons du précédent nocturne, il est parlé de l'aversion, du dégoût qu'inspirent à la femme vertueuse « les mauvaises langues ». Que faire donc ? Ici encore, il y a une, manière d'agir qui prévient le mal, ou le coupe dans sa racine. II est des gens qui ne peuvent pas parler sans médire du prochain. Cela n'est pas acceptable. La première chose à faire, c'est de ne jamais dire comme eux. Mais outre cela, il y a bien des circonstances où l'on peut aimablement, ce semble, demander la compassion, la charité envers ce pauvre prochain. C'est là un beau devoir à remplir.
La vanité, il n'est pas toujours possible de l'arrêter autour de soi ; il faut pour cela certaines qualités personnelles qui ne sont pas données à toutes. Mais pour la médisance, on peut presque toujours y mettre fin, ou au moins s'empêcher d'y prendre part. C'est difficile.          Oui, mais il faut donner l'exemple. J'ai souvent entendu dire : si on ne médit pas un peu, et si on ne s'occupe pas de ce que vous appelez la vanité, de quoi parlera-t-on ? C'est le fond de toutes les conversations dans le monde ; sans cela qu'aurait-on à dire ! Comment ! rien à dire, si on ne fait ni discours vains, ni médisances ? J'aime à espérer que votre horizon, femmes chrétiennes, n'est pas si borné. J'ai meilleure opinion de vous, et je pense que ce n'est pas chose si difficile d'imposer à soi-même et aux autres tous les respects.
Et maintenant, un mot de la foi, « ô femme, votre foi est grande !ô femme, votre foi vous a sauvée ! » C'est la doctrine de l'Église ; le saint Concile de Trente déclare que la foi est la racine de la sanctification. Croyez en Dieu fortement, et vous l'aimerez. C'est pourquoi j'insiste tant pour que toutes vous soyez bien instruites de la religion, pour que votre piété soit éclairée. Jamais vous ne sauriez aller trop loin dans cette étude. Mais il faut bien choisir les livres. Nous sommes inondés, malheureusement, de petits livres de piété ridicules ; faits pour impatienter vos maris et vos fils, lorsqu'ils les ouvrent : que voulez-vous qu'ils en disent ? Je vous demande de ne lire jamais de ces livres creux et sans doctrine qui rétrécissent l'esprit et déconsidèrent la religion. Ils ne seront jamais pour votre foi et votre piété que de pauvres aliments. Est-ce que nous n'avons pas des ouvrages sérieux, solides, d'auteurs connus et autorisés, qui peuvent éclairer et nourrir fortement votre intelligence et votre foi ? Ce sont ces livres-là qu'il faut lire.
Pardonnez-moi, Mesdames, ma trop grande vivacité sur ce point ; mais ces livres sans valeur m'impatientent ; ils font du mal à la religion et aux âmes ! Les auteurs ont de bonnes intentions, je le veux bien ; mais, ce qui leur manque, c'est l'instruction et le sens nécessaires pour écrire sur les matières qu'ils traitent. Si je vous disais combien je reçois, de toutes parts, de manuscrits absurdes, dont les auteurs me demandent de les revoir, de les faire imprimer à mes frais d'abord, puis d'en donner le profit aux bonnes œuvres ! Laissez tous ces pauvres livres, et prenez conseil toujours pour vos lectures de piété. C'est l'aliment de vos âmes ; il importe donc de le bien choisir. Ne lisez, comme je vous l'ai déjà plusieurs fois recommandé, que les bons auteurs et que les ouvrages solides et exacts. Soyez pieuses ; oui, très pieuses ; mais d'une piété éclairée, qui soit pour vous d'abord, pour tous ceux qui vous sont chers ensuite, une lumière et une force. Ayez beaucoup de foi, mais une foi grande , cette foi dont Notre-Seigneur a dit : « ô femme, que votre foi est grande ! ô femme, votre foi vous a sauvée ».

Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans,
in Conférences aux femmes chrétiennes (1885)